Le trail aime se raconter comme une « grande famille », ouverte et bienveillante. Dans un éditorial au ton délibérément provocateur, le média indépendant u-Trail soutient l’inverse : la discipline serait devenue une communauté fermée, élitiste et sectaire, gouvernée par ses codes, ses marques et ses figures imposées. La charge n’a rien d’anodin. Elle émane d’un site consacré à la course nature depuis 2012, qui revendique sa liberté de ton et s’est construit une audience solide sur les réseaux sociaux. L’auteur compare le discours communautaire du trail à celui des amateurs de metal du Hellfest, prompts à célébrer une fraternité où chacun serait accueillant, souriant et tolérant envers le nouveau venu. Or, sur le terrain, ce dernier découvrirait un univers où il faut maîtriser un lexique, afficher les bonnes références et viser les bonnes courses pour être jugé légitime. Derrière la polémique se dessine une question à la fois culturelle et économique : que devient un sport de plein air, né en marge des fédérations et des stades, lorsqu’il bascule dans l’économie de l’influence et des circuits labellisés ?
Fartlek, HRV, FKT : le lexique qui trie les initiés
Pour l’éditorialiste, la fermeture commence par les mots. Depuis que la course à pied est devenue un phénomène de mode, les médias, les réseaux sociaux, les influenceurs et les « groupes de running » auraient bâti un entre-soi réservé à une caste de privilégiés qui en fixe les règles. Le vocabulaire forme la première barrière. Fartlek, HRV, running : ces anglicismes serviraient moins à décrire une séance d’entraînement qu’à prouver l’appartenance au groupe et, partant, le droit de prendre la parole. Celui qui parle de « fractionné » et de « fréquence cardiaque » signale, malgré lui, qu’il vient d’ailleurs.
Le mécanisme n’a rien de propre aux sentiers. Le cyclisme amateur a connu une dérive comparable, avec son jargon de puissance et de capteurs, tout comme la gastronomie ou l’œnologie, où la maîtrise d’un vocabulaire codé sépare l’amateur éclairé du profane. Pierre Bourdieu l’avait théorisé dans La Distinction : les pratiques culturelles ne servent pas seulement à se divertir, elles marquent une position sociale. Le trail, longtemps présenté comme l’antithèse du marathon urbain, chronométré et encadré, retrouve ces logiques de distinction au moment même où il se démocratise.
C’est tout le paradoxe pointé par u-Trail : plus la discipline attire de pratiquants, plus ses codes se durcissent. Entre anglicismes, influenceurs, records de vitesse et circuit UTMB, le média estime que les nouveaux usages du running imposent une forme de pensée unique, dans laquelle la curiosité du débutant compte moins que sa conformité aux usages du groupe.
Le FKT, ou le retour du chronomètre loin des dossards
L’exemple le plus parlant, selon l’éditorial, est le FKT, pour « Fastest Known Time », le meilleur temps connu sur un itinéraire donné, réalisé hors de toute compétition organisée. Depuis quelques années, ce format occuperait une place considérable dans les médias spécialisés. Le texte cite l’émission La Bande à D+, qui lui a récemment consacré un numéro entier. Le sous-titre choisi par l’auteur résume sa thèse sans détour : être le meilleur ou ne pas exister.
Le glissement mérite qu’on s’y arrête. Le trail s’est longtemps défini contre la tyrannie du chrono, en valorisant le paysage, l’autonomie et le simple fait d’aller au bout. Le FKT réintroduit la performance pure, mais sur un terrain sans arbitre, où la preuve passe par la trace GPS publiée en ligne et où la reconnaissance dépend de la viralité du récit. À titre de comparaison, l’alpinisme a vécu la même mutation avec les ascensions express des grandes faces, devenues un objet médiatique à part entière. Dans les deux cas, l’exploit d’une poignée d’athlètes finit par servir d’étalon à une masse de pratiquants qui ne joueront jamais dans cette catégorie, et qui risquent de mesurer leur propre pratique à cette aune.
UTMB, FKT et codes sociaux du trail
Hoka, UTMB, Diagonale des Fous : les signes extérieurs de légitimité
Au-delà du vocabulaire, l’éditorial décrit un système de reconnaissance sociale adossé à quelques noms. Une marque de chaussures, Hoka, et deux courses emblématiques, l’UTMB et la Diagonale des Fous, feraient office de passeports. Les influenceurs et les médias relaieraient tous les mêmes références, au point que le palmarès d’un coureur se lirait moins à ses sensations qu’à sa liste d’épreuves labellisées.
Le poids de l’UTMB dans cet écosystème n’a cessé de croître. Née à Chamonix, la course de 160 km et 10 000 mètres de dénivelé positif a fêté sa vingtième édition en 2023, selon France 3. Autour d’elle s’est structuré un circuit mondial d’épreuves « by UTMB », dont l’Eiger Ultra Trail à Grindelwald, en Suisse. Un coureur raconte sur u-Trail sa satisfaction d’avoir été tiré au sort pour un 35 km au pied de l’Eiger, avant de s’étrangler devant le tarif : 250 euros. Le format concerné, le E35 North Face Trail, affiche 2 500 mètres de dénivelé positif entre Burglauenen et Grindelwald.
Pour mesurer l’écart, le calcul est simple : plus de 7 euros du kilomètre, pour une épreuve à laquelle il faut d’abord avoir accès par tirage au sort. Le parallèle avec les grands festivals de musique est tentant. La rareté organisée des places alimente le désir, le désir légitime le prix, et le prix devient lui-même un marqueur d’appartenance. Le trail, qui se vantait de rester accessible, emprunte de plus en plus les recettes de l’événementiel premium.
Michel Poletti répond aux critiques, sans convaincre u-Trail
Face à ces reproches, le cofondateur de l’UTMB a pris la parole dans le podcast Extraterrien, au fil d’un épisode intitulé « UTMB : Mythe, Polémique et Accusation, le fondateur répond ». Michel Poletti y évoque les difficultés rencontrées, les critiques visant la croissance rapide de l’organisation et les valeurs qu’il revendique, de l’esprit d’équipe à la préservation de l’environnement.
La réponse n’a pas apaisé u-Trail. Dans un autre éditorial, le média reproche à l’intervieweur, Barthélémy Fendt, des questions jugées banales et consensuelles, et une posture d’empathie qui le conduirait à défendre son invité avant même de le laisser répondre. Le contexte rend la critique plus acérée : l’UTMB venait de susciter une nouvelle polémique autour d’un tirage au sort perçu comme opaque et source de frustrations. Pour u-Trail, Michel Poletti demeure largement perçu comme le principal artisan du virage du trail vers le sport business, ce qui rend l’absence de contradiction d’autant plus problématique. L’épisode illustre, aux yeux du média, la thèse de l’éditorial initial : un écosystème où influenceurs et organisateurs avancent main dans la main, et où le débat contradictoire se fait rare.
Diego Pazos, le trail côtier et la querelle des puristes
Le récit dominant du trail n’a pourtant pas disparu. Les portraits d’athlètes comme le Suisse Diego Pazos, ultra-traileur de renommée internationale, continuent de présenter la discipline comme une aventure humaine, physique et mentale, profondément liée à la nature. Ce discours de l’intériorité et du dépassement coexiste avec la logique de statut décrite par u-Trail, et c’est précisément cette coexistence qui brouille les repères : le même vocabulaire de l’authenticité sert à la fois à vendre des dossards et à défendre une pratique désintéressée.
Le sectarisme dénoncé ne se limite pas à l’économie. u-Trail s’en était déjà pris, dans un texte au titre sans nuance, à ceux qui assimilent le trail à la seule montagne. À chaque grande épreuve organisée hors des Alpes ou des Pyrénées, des commentaires contestent qu’un parcours côtier puisse relever du trail. Le média y voyait une « vaste escroquerie imaginée par quelques sectaires ». La querelle rappelle que l’exclusion ne vient pas seulement des marques ou des organisateurs, mais aussi des pratiquants eux-mêmes, prompts à tracer des frontières entre vrais et faux traileurs.
Le débat laisse une interrogation en suspens, que l’éditorial ne tranche pas. Un média qui revendique quelque 126 000 abonnés sur sa page communautaire participe, lui aussi, à la fabrique des références qu’il dénonce. La critique de l’entre-soi peut-elle émerger de l’intérieur sans devenir, à son tour, un nouveau code d’appartenance pour ceux qui se veulent en marge du trail labellisé ?
Trail élitiste : les points clés de la polémique
- u-Trail qualifie le trail de communauté fermée et sectaire
- Les anglicismes serviraient de marqueur d'appartenance
- Le FKT occupe une place croissante dans les médias spécialisés
- Un 35 km à l'Eiger facturé 250 euros après tirage au sort
- Michel Poletti a répondu aux critiques dans le podcast Extraterrien
Cet article a été rédigé avec l'assistance de l'intelligence artificielle à partir de sources journalistiques.




