Mathias Riquier juge le trail « bourgeois » et élitiste : ce que disent les chiffres de l’UTMB

Plus d’un million de personnes ont participé en 2025 à des courses à pied en montagne ou en forêt, selon Reporterre. Ce succès s’accompagne d’une critique de fond. Le journaliste Mathias Riquier accuse l’outdoor, trail compris, de recycler l’élitisme, la performance et le consumérisme sous couvert de retour à la nature.

L’entretien, publié le 21 octobre 2026 par le média écologiste, accompagne la sortie de son livre Enfermés dehors: l’outdoor et la capture du désir d’évasion, paru aux éditions Divergences. Le titre de l’entretien donne le ton: On conserve un regard très bourgeois et blanc sur la nature. Journaliste culture et société, l’auteur a travaillé pour Les Inrocks, Libération et la revue Les Others. Il part d’un constat chiffré, le doublement du nombre de randonneurs en dix ans, pour se demander ce que cette ruée vers les sentiers révèle de notre rapport au territoire.

Le lendemain, u-Trail, média indépendant consacré au trail depuis 2012, a répondu par un éditorial dont le titre pose une question: cette critique utile va-t-elle trop loin? La rédaction reconnaît que plusieurs observations touchent juste. Elle reproche pourtant à l’essayiste de prêter aux coureurs des intentions qui ne sont pas forcément les leurs. Entre ces deux lectures, les données publiques permettent de trancher certains points. D’autres restent ouverts.

En chiffres
1 M+
participants à des courses nature
en 2025, selon Reporterre
47 %
de CSP favorisées à l' UTMB
selon Le Tribunal du Net
18 600 t
de CO déclarées par l' UTMB
édition 2024, réévaluées à environ 25 200 t
88 %
des émissions liées aux transports
bilan UTMB 2024
-20 %
objectif de réduction carbone
d' ici 2030 par rapport à 2024

Performance, élitisme, consumérisme: les trois griefs d’ Enfermés dehors

La thèse de Mathias Riquier repose sur un paradoxe. L’outdoor vend une promesse d’évasion et de reconnexion à la nature, mais le milieu reste dominé par la course à la performance, l’élitisme et le consumérisme. Pour étayer cette lecture, il replace les sports de montagne dans une histoire marquée par les explorations occidentales, selon le compte rendu qu’en fait u-Trail. L’alpinisme conquérant du XIXe siècle aurait légué au trail sa grammaire: le sommet à atteindre, le chrono à battre, le terrain à dominer.

Le mécanisme décrit se décompose en trois temps. La pratique naît d’abord d’un désir de sortir du cadre: quitter la ville, le bureau, les écrans. Ce désir est ensuite converti en données, avec des kilomètres, du dénivelé positif, des allures et des classements. Il se transforme enfin en marché: équipement technique, dossards, voyages vers des courses lointaines. L’image la plus parlante est celle d’une application de déconnexion qui mesure à la minute près le temps passé loin de son téléphone. L’outil censé libérer devient un nouveau tableau de bord. C’est ce que suggère la formule enfermés dehors.

Sur le papier, l’analyse tient. Le trail moderne s’est construit autour de la montre GPS et des systèmes de points qui conditionnent l’accès aux grandes courses. Mais un mécanisme collectif ne dit rien des motivations de chaque coureur. C’est précisément là que la rédaction d’u-Trail situe la faille du raisonnement.

47 % de catégories favorisées au départ de l’UTMB

Le reproche d’un sport bourgeois est le point le plus sensible du débat, admet l’éditorial. Les chiffres disponibles vont pourtant dans le sens de Mathias Riquier. D’après un décryptage du Tribunal du Net, 47 % des participants de l’UTMB appartiennent à des catégories socioprofessionnelles favorisées. Il s’agit des cadres, des professions intellectuelles supérieures et des chefs d’entreprise, que la statistique publique regroupe sous l’étiquette CSP+. Elles sont largement surreprésentées par rapport à leur poids dans la population.

La raison est d’abord matérielle. Courir en forêt ne coûte rien, mais le trail de compétition exige un équipement qui s’accumule vite. Il faut des chaussures techniques, un sac d’hydratation, une veste imperméable conforme aux règlements, une frontale, des bâtons et une montre GPS. S’y ajoutent le temps libre pour s’entraîner, les inscriptions, le transport et l’hébergement en station pendant la semaine de course. Chacun de ces postes trie les candidats au départ de Chamonix bien plus sûrement qu’un tirage au sort.

La nuance défendue par u-Trail porte sur l’interprétation, pas sur le constat. Qu’un sport recrute surtout dans les milieux aisés est un fait sociologique. En conclure que ses pratiquants entretiennent un regard de classe sur la nature relève du procès d’intention. Le premier constat se mesure avec un questionnaire. Le second suppose de lire dans les têtes, et c’est ce glissement que l’éditorial conteste.

UTMB, carbone et inégalités: ce qui coince

Accès social au trail
Près de la moitié des participants de l' UTMB appartiennent à des catégories favorisées. L'équipement et les déplacements filtrent l' accès aux grandes courses.
Empreinte des vols long-courriers
Les transports représentent 88 % du bilan carbone de l' UTMB. Les coureurs venus d' autres continents en concentrent l' essentiel.
Objectif carbone contesté
L' UTMB vise 20 % de baisse d' ici 2030. Protect Our Winters estime que les mesures prévues n' en permettraient que 16 %.
Mondialisation des grandes courses
Franchises en Chine dès 2014, circuit mondial, rachats de courses: la financiarisation de l' UTMB est contestée jusque chez les élites.
Critique systémique ou morale
u-Trail valide le constat structurel de Riquier mais conteste les intentions qu' il prête aux pratiquants.

18 600 ou 25 200 tonnes de CO: le bilan carbone de l’UTMB recalculé

Le volet environnemental est le terrain où la critique est la mieux documentée. L’UTMB, qui réunit plus de 100 000 personnes autour du Mont-Blanc, a déclaré 18 600 tonnes de CO pour son édition 2024. Le média Vert rappelle que ce volume équivaut à l’empreinte carbone annuelle moyenne de 2 000 Français. Le chiffre a depuis été réévalué. Selon Outside, le même bilan atteint environ 25 200 tonnes, soit une hausse de plus de 35 % par rapport à l’estimation initiale.

La structure de ces émissions est plus parlante que leur total. D’après le bilan 2024 de l’organisation, les déplacements représentent 88 % de l’empreinte carbone. Un quart des participants arrive en vol long-courrier depuis quatre autres continents, et ce groupe produit à lui seul près de 75 % du bilan. Le cœur du problème se trouve dans les avions, bien plus que dans les ravitaillements, le balisage ou les gobelets.

L’UTMB s’est engagé à réduire ses émissions de 20 % d’ici 2030, pour passer de 25 200 à 20 160 tonnes. L’organisation refuse de limiter le nombre de coureurs transcontinentaux. Nous atteindrons notre objectif d’une manière ou d’une autre, assure Fabrice Perrin, son directeur des sports et du développement durable. L’association Protect Our Winters est plus sceptique: selon elle, les mesures envisagées ne permettraient d’atteindre que 16 % de baisse. Pour l’édition 2025, elle estime le bilan à 24 400 tonnes, soit un recul de 3 %. Elle l’attribue surtout à la baisse du nombre de personnes présentes, pas à un changement de modèle.

Kilian Jornet et Zach Miller, des critiques venus de l’intérieur

Mathias Riquier n’a rien inventé, et le milieu le sait. La contestation la plus médiatisée est venue des coureurs eux-mêmes. Comme le rappellent Les Echos, l’UTMB, créé en 2003, est devenu un groupe mondial avec la création de l’Ultra-Trail World Tour et de la société UTMB International, et des premières franchises ouvertes en Chine en 2014. En 2024, un e-mail rendu public a secoué la communauté. Kilian Jornet et Zach Miller y sondaient leurs pairs sur un possible boycott. Ils reprochaient à l’organisation l’acquisition de courses controversées et son manque d’écoute sur l’impact environnemental et l’accessibilité.

D’autres voix vont dans le même sens. Le sociologue Olivier Bessy, lui-même marathonien et ultra-traileur, décrit dans son ouvrage Courir sans limites la croissance exponentielle de l’ultra depuis les années 1990 et la course vers des formats toujours plus démesurés. Le champion espagnol Manu Merillas s’en prend à la surconsommation de gels énergétiques, qui peut atteindre vingt par jour chez certains coureurs. Même u-Trail a déjà fustigé les dérives d’une partie des pratiquants dans un précédent éditorial. Il y dénonçait l’ego surdimensionné, l’accumulation de dossards et les vols en avion pour 40 kilomètres de course.

La position du média est cohérente: critiquer les excès, oui, mais ne pas les confondre avec la discipline. Sa formule résume la ligne de fracture avec l’essayiste. Le problème vient de ce qu’on fait du trail, pas du trail lui-même. Pour Mathias Riquier, les excès découlent du modèle. Pour u-Trail, ils en sont une déformation.

Procès d’intention ou analyse systémique: le point de rupture avec u-Trail

Le désaccord est en grande partie méthodologique. Une analyse systémique décrit des structures: qui court, à quel coût, avec quelles émissions, au profit de quels acteurs économiques. Sur ce plan, les données donnent largement raison à Mathias Riquier. La surreprésentation des CSP+, le poids des vols long-courriers et la financiarisation des grandes courses sont mesurés. Ils sont reconnus par l’UTMB lui-même, qui publie son bilan carbone. Une lecture morale prétend au contraire dire ce que les coureurs ressentent ou recherchent. L’éditorial d’u-Trail estime que l’essayiste bascule parfois de la première à la seconde.

Le reproche est fondé quand il s’agit des motivations individuelles. Le coureur qui part seul, le dimanche matin, sur les sentiers de son massif, ne poursuit pas forcément un idéal de conquête hérité des explorateurs. Il ne participe pas non plus à la logique des franchises internationales. Le trail recouvre une large gamme de pratiques, du footing en forêt sans montre à la semaine chamoniarde. La critique perd en précision quand elle les traite comme un bloc.

La dynamique même de la pratique complique aussi le tableau d’une élite installée. L’ultra-trail use ses adeptes: une étude publiée dans PLOS One relève que le taux d’abandon peut atteindre 50 % sur certaines courses, comme l’UTMB ou le Grand Raid de la Réunion. Une analyse anglophone avance également que la moitié des pratiquants quittent la discipline en dix ans. Un sport qui perd autant de pratiquants ressemble moins à un club fermé qu’à une population en renouvellement permanent, attirée par une promesse que l’expérience ne tient pas toujours.

Le débat lancé par Enfermés dehors pose une question que ni l’essayiste ni u-Trail ne tranchent. Si l’essentiel de l’empreinte carbone et de la sélection sociale se joue autour d’une poignée d’événements mondialisés, faut-il réformer la discipline entière ou d’abord le modèle des grandes courses? Le plan de réduction de 20 % de l’UTMB d’ici 2030 sera l’un des premiers tests mesurables.

Trail et élitisme: les faits du débat

  • Mathias Riquier publie Enfermés dehors aux éditions Divergences
  • Entretien paru dans Reporterre le 21 octobre 2026
  • u-Trail lui répond par un éditorial le 22 octobre 2026
  • Un quart des coureurs de l' UTMB pèse près de 75 % de son bilan carbone
  • Kilian Jornet et Zach Miller ont évoqué un boycott de l' UTMB en 2024

Cet article a été rédigé avec l’assistance de l’intelligence artificielle à partir de sources journalistiques.

Julien Juchereau
Julien Juchereau
Julien Juchereau est rédacteur web. Sur Trails de France, il suit les courses, les résultats et le matériel du trail : il compile les calendriers et les classements, recoupe les sources des organisateurs et des fédérations et cite ses références. Il n'est ni entraîneur ni médecin du sport — quand une information n'est pas vérifiable, il le dit plutôt que de l'inventer.

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